S'embrasser ♪
_- Il vénérait ses yeux, surtout quand ils étaient tristes ou fatigués. Toujours cernés d'une épaisse couche de noir, qui faisait ressortir plus encore leur .couleur ténébreuse. Son regard dégageait une telle mélancolie, qu'il en était tout retourné. Elle avait une frange droite qui cachait ses sourcils. Sa chevelure d'ébène contrastait parfaitement avec la pâleur de son teint. Il la préférait avec du rouge sur les lèvres. Un rouge très voyant, presque provocant et qu'il devinait au goût de fraise. Le genre de couleur qui lui donnait envie de déposer sa bouche fine sur la sienne. Quand il la regardait de loin, elle n'avait rien d'angélique. C'était même le contraire. Des chaussures montantes rouges, un pantalon noir très moulant, un tee-shirt, rouge aussi, recouvert d'un sweat-shirt délavé et trop grand pour elle. Elle marchait tantôt tête basse, pour cacher ses pleurs, tantôt tête haute, pour faire croire qu'elle n'avait peur de rien. Il avait eu du mal à voir ses mains, qu'elle avait toujours dans les poches. Mais un jour, alors qu'elle portait une cigarette à sa bouche, il put enfin admirer ses ongles courts et noirs, bien que le vernis commençait à s'effriter. Elle lui paraissait débauchée, perdue et sans attache. Chaque matin et chaque soir, elle se promenait, telle un ange déchu, parmi les passants pressés qui ne la remarquaient même pas. Personne ne voyait sa marche silencieuse. Personne, sauf lui. Elle non plus ne regardait pas les gens, elle fixait soit ses chaussures, soit un point imaginaire droit devant elle. Aujourd'hui, il se promit de la suivre. Où allait-elle ainsi ? Pourquoi ne l'avait-il jamais vu sourire ? Et tant d'autres questions auxquelles il aspirait à répondre en ce doux matin automnal.
_- Cette fois, elle avait enfilé un gilet noir, large et qui lui descendait jusqu'au dessus des genoux. Elle avait maladroitement rassemblé ses cheveux dans une pince. L'éternel trait qui lui soulignait les yeux avait coulé, et ses lèvres étaient gercées. Pourtant, il la trouvait tout aussi magnifique. Il était adossé contre la vitrine du magasin de sacs qu'il tenait, et mâchouillait négligemment un chewing-gum en attendant son passage. Elle avançait lentement vers lui, comme pour faire durer le supplice. Si seulement elle pouvait lever la tête vers lui et lui adresser un sourire. Depuis des mois qu'il la voyait, assis derrière le comptoir, il n'avait espéré que ça : un sourire. Au fil du temps, il avait compris que pour avoir une chance de croiser son regard, il devrait au moins être à l'extérieur. Dès que l'heure de son passage approchait, il demandait à une vendeuse de tenir la caisse à sa place. Mais rien n'avait changé, elle ne regardait jamais personne. Pas même lui, qui passait dorénavant sa vie à guetter son passage. Elle était maintenant devant la boutique et continuait son chemin, indifférente à la pluie soudaine. Il hésita avant de la suivre puis écoutant la petite voix dans sa tête, il retourna à l'intérieur et saisit son parapluie. Une fois dehors, il la rattrapa rapidement. Il se retint de ne pas la protéger des gouttes qui lui ravageaient le visage et qui achevaient de disperser son maquillage. Il marcha dans ses pas jusqu'à ce qu'elle s'arrête au bout d'une rue bondée de monde. Elle s'assit au côté d'un clochard, qui hocha gravement la tête en lui tenant une guitare abîmée. Elle réfléchit un instant puis se mit à en jouer. Et pour la première fois depuis qu'il la « connaissait », il vit des regards se tourner vers elle. Pour la première fois, elle n'était plus invisible. L'homme avec elle, le museau de son chien posé sur sa jambe gauche, battait le rythme en frappant dans ses mains. Quelques pièces de monnaie tombèrent dans le vieux chapeau retourné, prévu à cet effet, et ils remercièrent brièvement leurs bienfaiteurs. Il resta toute la matinée, rien qu'à l'écouter. Elle avait même chanté trois fois. Sa voix était cassée, ce qui donnait un charme incroyable et supplémentaire aux paroles, sans doute de sa composition puisque inconnues. Il avait décidé d'attendre qu'elle ait fini pour l'aborder. Quand elle rendit la guitare à son compagnon, elle ne répondit rien au « merci » qu'il prononça d'une voix rauque. Lui, il la suivit du regard, n'osant pas bouger. Il s'était promis de lui dire quelque chose mais l'effort lui semblait à présent insurmontable. Cependant, il dépassa sa peur, se mit à son niveau et marcha ainsi jusqu'à ce qu'elle fasse une pause devant un petit restaurant. Elle allait entrer mais il lui toucha l'épaule, tremblant. Elle se retourna vers lui, surprise.
_- « Ce... C'était pour vous dire... Tout à l'heure, je vous ai écoutée et...
_- - Si vous êtes producteur, manager ou quoi que ce soit, j'ai déjà tout ce qu'il faut, merci, au revoir. »
_- Il s'étonna du ton de sa voix : brisé et faible, sans pour autant être dénué d'agressivité.
_- « Pas du tout, pas... du tout. Je suis juste quelqu'un. Un homme comme un autre mais... Je vous vois, tous les matins et aujourd'hui je vous ai suivie...
_- - Un espion, alors ? »
_- Il devina que c'était une tentative d'humour, pourtant aucun des deux ne rit. Il ne pouvait penser à autre chose qu'à ses yeux. Il était totalement envoûté par son regard blessé. Elle le dévisageait sans aucune gêne. Il avait les cheveux châtains foncés, en bataille et quelques mèches se mettaient en travers de ses yeux couleur chocolat. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait pas pris la peine de regarder quelqu'un. Elle s'attarda sur son nez, qui lui sembla parfait, et droit. Il avait un petit plus, quelque chose qui lui donnait un charme indéfinissable mais elle n'aurait su expliquer quoi. C'était pourtant simple : du chagrin. Cette tristesse qu'il avait au fond du c½ur dès qu'il la voyait. Il se passa la main dans les cheveux, trempés et se sentit subitement ridicule.
_- « Shin Jun, murmura-t-il en lui tendant une main qu'elle serra doucement.
_- - Eleanor Haller.
_- - Je propose que l'on rentre, maintenant qu'on est trempés.
_- - Oh, un peu plus, un peu moins, on ne sent aucune différence.
_- - Vous jouiez sous protection, moi j'avais un parapluie...
_- - Et maintenant il est au dessus de nos têtes, tout va bien.
_- - Rentrons quand même, je vous invite à déjeuner. »
_- Ils eurent le même réflexe : savoir l'heure. Il regarda à son poignet et elle leva les yeux sur l'horloge de l'église, quelques mètres plus loin.
_- « Déjà midi ? s'étonnèrent-ils en c½ur. »
_- Elle ouvrit la porte de la restaurant et ils allèrent s'installer à une table, dans le coin fumeur.
_- « Je peux ? demanda Eleanor en sortant une cigarette de sa poche.
_- - A la condition que vous l'éteigniez avant de manger.
_- - Marché conclu. »
_- Il se força à supporter la fumée et l'odeur désagréable qui régnait dans la pièce. Le silence s'invita à leur table. Il parcourait distraitement la liste des plats, quand enfin il prit la parole.
_- « Vous ne regardez pas la carte ?
_- - Je suis une habituée, je n'aurai même pas à leur rappeler que je prends une salade et un café.
_- - C'est tout ?
_- - C'est tout.
_- - A tout hasard, végétarienne ?
_- - Fervente végétarienne. Vous savez qu'une vraie végétarienne ne devrait rien manger de ce qui provient d'un animal ? Ne faîtes pas cette tête-là, vous n'êtes pas le seul à croire ça. Si vous ouvrez un dictionnaire, vous verrez que j'ai raison. Je ne sais plus exactement quelle est la différence avec végétalien... Mais je vous garantis que j'ai raison.
_- - Donc vous ne mangez pas d'½uf, par exemple ?
_- - Si.
_- - Alors vous n'êtes pas une vraie...
_- - Exactement. Mais jamais je ne toucherai à un morceau de viande.
_- - Je n'en prendrai pas, exceptionnellement.
_- - Pour moi ? demanda-t-elle, étonnée.
_- - Eh bien... oui, répondit Jun timidement, gêné par le regard qu'elle posait sur lui.
_- - Dès qu'un serveur arrive, vous passez votre commande et vous leur dîtes que ce sera comme d'habitude pour Eleanor. Je reviens, expliqua-t-elle en écrasant sa cigarette. »
_- Il la vit se diriger vers les toilettes et durant son absence, un serveur vint effectivement lui demander s'ils avaient choisi. Il répéta d'abord mot pour mot les paroles de la jeune femme.
_- « Je n'ai pas fait mon choix, en fait. Vous me conseillez quoi, sans viande, s'il vous plait ?
_- - Je vois, sourit malicieusement le serveur. Plutôt que de prendre une salade, préférez un plat de pâtes ou une pizza.
_- - Une pizza aux quatre fromages, parfait.
_-- Je vous apporte tout ça dans une dizaine de minutes. »
_- Quand elle retourna s'asseoir, il jubila intérieurement. Elle s'était remaquillée, même si des traces de noir restaient visibles sur ses joues. Un rouge éclatant redessinait ses lèvres. Elle avait, en plus, remis ses cheveux en place.
_- « Je devrais peut-être aller me recoiffer moi aussi, songea Jun à haute voix.
_- - Vous êtes très bien comme ça, les cheveux collés au visage, glissa-t-elle en haussant les épaules. »
_- Ses joues prirent une teinte rosée et il se concentra sur les motifs au fond de son assiette. Mais il ne voulait pas qu'il y ait un nouveau vide dans la conversation, ce pourquoi il s'empressa de trouver un sujet.
_- « Tout à l'heure, vous avez dit que vous aviez tout ce qu'il faut. Mais... Comment ça ? questionna-t-il, avide d'en savoir plus sur elle.
_- - Je joue dans un groupe de punk rock. Normalement, on devrait sortir un disque à la fin de l'année. Je mets trop de temps à composer des textes, ajouta Eleanor, alors l'ambiance n'est pas toujours au top.
_- - Pourquoi faîtes-vous la... manche, alors ?
_- - En fait, l'homme pour qui je fais ça, c'est le père d'un... ami, on va dire. Il refuse de voir son fils mais il m'aime bien, donc il accepte mon aide. Bien sûr, il ne veut pas que je lui offre quoi que ce soit.
_- - Vous jouez de la guitare et l'argent lui revient ?
_- - C'est ça. C'est peu mais il peut au moins s'acheter des bières et de la pâté pour son chien.
_- - Mais... Vous êtes auteur, compositeur et interprète ?
_- - Ca a l'air de vous surprendre, mais ça n'a rien de surhumain. Je peux jouer de la batterie, de la basse, de la guitare électrique et bien sûr de la guitare classique.
_- - Rien que ça ? souffla Jun.
_- - J'adorerais jouer du piano. Mais ma mère trouvait que j'avais trop d'activités extrascolaires et après, quand je pouvais me payer des cours, eh bien... Je n'avais plus le temps. Et vous ?
_- - Oh, moi je sais jouer d'aucun instrument, répondit-il penaud. »
_- Elle ne put réprimer un éclat de rire en l'attendant. Et même s'il se sentit ridicule, il fut ravi. Ravi de constater qu'elle savait rire.
_- « Je voulais parler de vous, en général. D'où vous venez, ce que vous faîtes dans la vie, par exemple...
_- - Je suis né en Corée du Sud et quand j'ai eu 18 ans, je suis venu en France. Je rêvais de l'Europe, la grande et belle Europe... Je ne sais plus trop pourquoi j'ai choisi la France, peut-être pour ce qu'on en dit. Je ne m'étais pas vraiment attendu à tout ça, mais je me suis senti bien. J'ai eu énormément de chance : je ne parlais pas un mot de français, mais j'ai fait la rencontre d'une femme qui m'a pris en affection et qui, heureusement, parlait l'anglais tout aussi bien que moi. Elle avait un magasin de sacs, qu'elle gérait seule depuis la mort de son mari. Elle m'a proposé de l'aider en l'échange de quoi je pouvais vivre chez elle. Voilà mon histoire, mais je vous ennuie...
_- - Au risque de vous décevoir, pas le moins du monde. Elle vous a apprit le français alors ?
_- - C'était une femme extrêmement courageuse, mais pour ma part, j'étais un bon élève qui assimilait assez vite les nouvelles langues. Maintenant je vis seul, elle est décédée il y a plus de 3 ans et j'ai repris sa boutique...
_- - Je suppose que vous la voyiez un peu comme une deuxième mère, non ?
_- - Elle me voyait en tout cas comme un fils.
_- - Vous avez gardé le contact avec votre famille ?
_- - Je les appelle souvent mais je ne peux les voir qu'une fois par an. Ma mère reste inconsolable, même après tant d'années. Ca se passe comment avec vos parents ?
_- - Mon père travaille tellement qu'il n'a jamais le temps de me voir, mais si je lui en fais le reproche, il réplique automatiquement que je devrais lui être reconnaissante car grâce à lui, je n'ai pas besoin d'avoir un métier, je peux me payer des paquets de cigarettes, je peux jouer dans un groupe blablabla. Pour ce qui est de ma mère, elle est aussi froide que la glace et... Dès que quelque chose va mal, c'est de ma faute. Elle parle toujours de la vie qu'elle aurait eue si ma naissance n'avait pas tout gâché... Des choses comme ça, soupira Eleanor. Elle me détruit littéralement. J'évite le plus possible de dormir à la maison, mais je n'ai pas le droit de passer mes nuits au studio, alors je vais chez une copine. »
_- Le même serveur leur apporta leurs plats, interrompant le monologue que tenait la jeune fille et empêchant Jun de le commenter. Maintenant que tous les aspects avaient été abordés, il n'en restait plus que deux.
_- « Il y a combien de temps que vous êtes en France ? demanda-t-elle en mélangeant de la sauce allégée à sa salade.
_- - Habile façon de me demander mon âge, sourit-il. Il y a 7 longues années.
_- - Donc vous avez..., réfléchit-elle, 25 ans ! Je vais vous épargner de me poser cette question – parce qu'on ne demande jamais l'âge d'une femme. J'aurai 21 ans le mois prochain. »
_- Il avait eu peur qu'en apprenant à la connaître, elle ne correspondrait plus à l'image qu'il se faisait d'elle. Il la pensait seule, vraiment seule, mais elle avait des amis puisqu'elle faisait partie d'un groupe. Il la croyait pauvre, même si ses tenues prouvaient souvent le contraire, mais elle avait un père apparemment riche. Le seul point sur lequel il avait tout juste était une quelconque blessure : sa mère. Ce portrait lui plut tout de même. Son c½ur battait toujours aussi vite et il souhaitait à présent passer le plus de temps possible en sa compagnie. Il l'avait imaginée silencieuse, terrée dans sa douleur. Mais elle ne souffrait apparemment pas. Pour en être sûr, il lui restait une question à poser.
_- « Et... Côté c½ur ?
_- - J'étais justement en train de me demander si vous oseriez me poser la question. Mon c½ur, il a beaucoup souffert. Petite, j'étais une vraie boule. Alors, les insultes, j'en ai pris de partout. Puis, quand mon physique commençait à correspondre aux envies des adolescents, ils s'étaient mis à me faire des avances, que je refusais sans arrêt par vengeance de ce qu'ils m'avaient fait subir. Ils ont raconté des mensonges à mon sujet, et des rumeurs se sont répandues dans tout le collège. Ils se sont amusés à faire croire que je couchais avec des adultes... En fait, ils m'ont monté une véritable réputation. Puis ils se sont lassés et je suis tombée aux oubliettes. Je n'avais aucun ami. Enfin, si. J'avais la musique. Sans quoi je ne serais sans doute plus de ce monde... J'ai fait plusieurs tentatives de suicide et ça a vite dégénéré avec sa mère. J'ai aussi eu une période d'anorexie, quand je voulais à tout prix ressembler aux autres filles... Mais je m'en suis sortie seule. Toute seule.
_- - Pour résumer la chose, vous n'avez jamais eu de petit copain.
_- - Si, si. Ces derniers mois, j'ai accumulé les relations très courtes. Je ne sais pas si c'est ça qui me convient mais il m'est impossible de rester plus d'une semaine avec le même homme. »
_- Jun s'en voulut d'avoir pensé qu'elle était parfaite. Ils allaient sûrement passer la nuit ensemble, peut-être même deux, et ce serait fini. Mais lui, il voulait plus.
_- « Qu'en est-il pour vous ?
_- - Je n'ai jamais eu d'histoire sérieuse non plus. Enfin, je veux dire que je ne suis jamais tombé amoureux alors... Très peu de conquêtes à mon actif.
_- - On est des gens biens tous les deux, non ? Pourquoi on n'a pas eu droit à une belle romance, comme dans les livres ?! s'écria Eleanor tout en s'excitant sur une petite tomate qui ne se laissait pas attraper par sa fourchette.
_- - On est encore jeune pour se plaindre. Surtout vous.
_- - Vous croyez vraiment qu'on a toute notre vie pour ça ? Moi je sais qu'on n'est rien, ou alors vraiment pas grand chose ! Il faut profiter de chaque instant... On perd si facilement les gens qu'on aime ! »
_- Elle avait les larmes aux yeux et il aurait voulu lui en demander la raison, mais elle les essuya rageusement et recommença à manger. Il en conclut qu'il ferait mieux de se taire. Il sourit en constatant qu'une fois encore, elle avait saccagé son maquillage. Jun se contenta de la regarder d'un air tendre, espérant secrètement la percer à jour et comprendre d'où venait la torture qu'il lisait dans ses yeux. Ils ne dirent plus rien, même quand le jeune homme leur servit deux cafés. Le Coréen paya l'addition et ne savait plus quoi faire. Eleanor restait muette, les yeux inlassablement fixés sur ses ongles, dont elle grattait le vernis. Avant qu'il ne prenne la parole, elle se leva et marcha rapidement jusqu'à la porte. Décontenancé par son attitude, il la suivit tout de même. Dehors, il ne pleuvait plus mais le ciel était encore maussade. Il se mit au bord du trottoir et regarda en l'air. Il espérait qu'elle lui propose de venir avec elle, puisque Eleanor devait aller répéter avec son groupe. Elle était déjà loin quand il se décida à lui demander lui-même. Il courut jusqu'à elle et lui attrapa le bras.
_- « Pourquoi ? Pourquoi vous ne me remerciez même pas ? Pourquoi vous n'avez plus rien dit ? Pourqu...
_- - Je n'étais pas..., l'interrompit-elle, d'humeur à parler. Lâchez-moi maintenant, s'il vous paît. »
_- Il soupira bruyamment en la voyant s'éloigner à nouveau. Mais elle se retourna vers lui, avec un minuscule sourire.
_- « Eh bien, vous ne venez pas ? »
_- Ils arrivèrent ensemble devant une porte de garage taguée. Une fois à l'intérieur, il découvrit une pièce sombre, peinte en noire et munie de deux petites fenêtres sur le côté. Il n'y avait qu'un plafonnier qui diffusait une lumière pâle. Jun ne fut pas surpris d'y trouver un désordre ahurissant. Cette salle correspondait bien à Eleanor. Un grand canapé blanc se trouvait à côté de la batterie, et une jeune fille blonde était couchée dessus. Eleanor la secoua un peu et lui murmura quelque chose qu'il n'entendit pas. Elle s'étira lentement et se retourna de façon à voir Jun. Elle lui sourit poliment et bailla.
_- « Moi c'est Axelle. Je te le dis tout de suite, je suis belge. Toi, il faut que tu me dises, parce qu'entre les vietnamiens, les chinois... Enfin tu vois, je ne fais pas de différence.
_- - Coréen. Enchanté de faire votre connaissance. »
_- Il s'assit à ses côtés et regarda Eleanor saisir une guitare électrique puis s'approcher du micro, afin d'en régler la taille.
_- « Axelle, dépêche-toi s'il te plait. Appelle Adrian, occupe-toi des branchements et on s'y met. Comme ça Jun verra ce qu'on sait faire.
_- - Il sait comment on s'appelle ?
_- - Pourquoi tu me demandes ça à moi ? soupira-t-elle. Non il ne sait pas.
_- - Elle ne t'a pas dit ? demanda Axelle en se retournant vers lui. Ah ça c'est bien elle ! Attends, regarde-moi ça. »
_- Elle ouvrit son gilet, dévoilant un débardeur noir avec « WodaLs » écrit en rouge.
_- « Axelle, remballe ! Il est un peu trop décolleté et c'est un ancien model celui-là.
_- - Le nom du groupe n'a pas changé, alors ça n'a aucune importance, pesta cette dernière. Alors, t'en dis quoi toi ?
_- - Ca sonne bien, mais avec une signification, ce serait sûrement mieux.
_- - Ca ne veut rien di..., commença Eleanor.
_- - Mais si ! Je t'explique : c'est des lettres de Shadow, et le L c'est à cause de Rebel. Si on a mis un S à la fin, c'est simplement parce qu'on est trois. C'est Eli qui a trouvé ça !
_- - Axelle, va chercher Adrian ! »
_- Elle soupira, referma son gilet et adressa un clin d'½il complice à Jun. Tous deux étaient maintenant seuls dans la pièce et il ne cessait de l'observer du coin de l'½il.
_- « Elle n'est pas vraiment comme moi... Mais c'est une fille bien. On dirait un peu une gamine, et son visage enfantin n'arrange rien à la chose, mais elle a dans les 25 ans. Adrian, c'est son petit frère et notre batteur. Elle, c'est la basse et parfois le chant. Même si en général, c'est moi qui chante, récita Eleanor pour détendre l'atmosphère.
_- - Vous passez tous vos après-midi à répéter ?
_- - Il n'y a que ça qui me fait du bien, alors... Oui, on peut dire que oui. Je suis toujours fourrée ici de toute façon. »
_- Elle avait commencé à brancher des fils, impatiente. Le batteur arriva enfin et serra la main de Jun avant de s'installer à la batterie. Au bout d'une heure, le Coréen était complètement envoûté. Eleanor le surprenait toujours plus. Elle avait une telle prestance, elle qui passait d'ordinaire inaperçue. Il se délectait des paroles. Elle avait même écrit des chansons en anglais et une en allemand. Il ne l'avait pas imaginé si douée, si excitée et si... sexy. Axelle, le faisant sortir de sa rêverie, exécuta un saut avant d'hurler. Elle sourit puis posa sa basse sur le béton, sans prendre le soin de la ranger.
_- « Je vous abandonne, j'ai un rendez-vous galant, chantonna-t-elle entre ses dents.
_- - Et moi je rentre ; tu fermeras Eli. Bonne soirée vous deux. »
_- Ils se quittèrent rapidement et Eleanor vint rejoindre Jun sur le canapé. Elle respirait vite, sûrement épuisée par sa performance. Il la regarda, un sourire ému aux lèvres, et se risqua à passer une main dans les cheveux humides de la jeune fille. Elle posa sa tête contre son torse et l'entoura de ses bras minces. Puis elle allongea ses jambes et ils restèrent dans cette position durant quelques minutes. Jun libéra les cheveux de sa belle et s'amusa à les faire tourner entre ses doigts. Elle se releva avant de s'asseoir à califourchon sur ses genoux. Eleanor retira son immense sweat-shirt mais lui laissa le soin d'en faire de même pour son petit haut. Il posa alors fébrilement ses mains sur ses hanches et fit monter le tissu jusqu'à ce qu'elle passe la tête dans le col. Et ce fut à son tour d'enlever le pull et la chemise du jeune homme. Enfin, Jun glissa timidement une main dans son dos avant de dégrafer son soutien-gorge qui révéla une petite poitrine. Il déposa de doux baisers dans son cou, tout en collant son torse imberbe à ses seins. Elle plantait ses ongles courts dans ses épaules et se cambrait à chaque caresse. Il se hâta alors de lui ôter son pantalon tandis qu'elle ouvrait la fermeture éclaire de son jean. Leurs derniers sous-vêtements rejoignirent le reste des habits sur le sol, en vrac, au milieu des canettes, des feuilles de partition, des brouillons et des guitares. Il se coucha confortablement dans le canapé et se laissa faire. Dans un dernier mouvement, elle se plaqua à lui et gémit de plaisir en s'offrant un contact de bouches chaudes. Elle reposa sa tête sur la poitrine de Jun, qui continuait de lui caresser sensuellement les hanches. Elle entremêla ses jambes aux siennes et parvint à articuler, dans un murmure :
_- « Reste avec moi... Il y a un lit dans la pièce à côté. »
_- Elle s'endormit immédiatement. Il la porta jusqu'au lit, la recouvrit d'un drap blanc et se colla à elle. Jun mit plus de temps avant de trouver le sommeil. Il n'arrêtait pas de penser à cet instant magique qu'elle lui avait fait vivre, et à ses derniers mots : « Reste ». Elle l'avait tutoyé... Et pour Jun, cela voulait tout dire.
_- Il se réveilla en début de soirée et sa première pensée fut évidemment pour Eleanor. Un sourire naquit sur ses lèvres quand il sentit qu'elle avait posé sa main sur son bas-ventre. Jun songea ensuite au magasin ; il n'avait pas prévu qu'il partait pour la journée. Il appellerait Zoé, une vendeuse, quand il aurait le temps. Il attira Eleanor contre lui et déposa un baiser sur son front. Elle se mit à gesticuler dans ses bras. Elle avait les yeux ouverts, toujours décoré de noir. Elle était sublime, sublime dans cette pénombre, sublime dans ses bras, sublime contre lui, sublime dans ce lit. Pourtant, elle affichait un air contrarié.
_- « Plus jamais ça, hein. »
_- Jun la regarda d'une façon qu'elle ne lui connaissait pas encore, et ne trouva rien à répondre, blessé comme jamais. Depuis le début, il savait pertinemment qu'elle lui briserait le c½ur, mais il avait espéré qu'elle donnerait une chance à leur relation.
_- « Faire l'amour, lui susurra-t-elle au creux de l'oreille, quand tu veux. Mais sans musique, plus jamais. »
_- Cette fois, elle avait enfilé un gilet noir, large et qui lui descendait jusqu'au dessus des genoux. Elle avait maladroitement rassemblé ses cheveux dans une pince. L'éternel trait qui lui soulignait les yeux avait coulé, et ses lèvres étaient gercées. Pourtant, il la trouvait tout aussi magnifique. Il était adossé contre la vitrine du magasin de sacs qu'il tenait, et mâchouillait négligemment un chewing-gum en attendant son passage. Elle avançait lentement vers lui, comme pour faire durer le supplice. Si seulement elle pouvait lever la tête vers lui et lui adresser un sourire. Depuis des mois qu'il la voyait, assis derrière le comptoir, il n'avait espéré que ça : un sourire. Au fil du temps, il avait compris que pour avoir une chance de croiser son regard, il devrait au moins être à l'extérieur. Dès que l'heure de son passage approchait, il demandait à une vendeuse de tenir la caisse à sa place. Mais rien n'avait changé, elle ne regardait jamais personne. Pas même lui, qui passait dorénavant sa vie à guetter son passage. Elle était maintenant devant la boutique et continuait son chemin, indifférente à la pluie soudaine. Il hésita avant de la suivre puis écoutant la petite voix dans sa tête, il retourna à l'intérieur et saisit son parapluie. Une fois dehors, il la rattrapa rapidement. Il se retint de ne pas la protéger des gouttes qui lui ravageaient le visage et qui achevaient de disperser son maquillage. Il marcha dans ses pas jusqu'à ce qu'elle s'arrête au bout d'une rue bondée de monde. Elle s'assit au côté d'un clochard, qui hocha gravement la tête en lui tenant une guitare abîmée. Elle réfléchit un instant puis se mit à en jouer. Et pour la première fois depuis qu'il la « connaissait », il vit des regards se tourner vers elle. Pour la première fois, elle n'était plus invisible. L'homme avec elle, le museau de son chien posé sur sa jambe gauche, battait le rythme en frappant dans ses mains. Quelques pièces de monnaie tombèrent dans le vieux chapeau retourné, prévu à cet effet, et ils remercièrent brièvement leurs bienfaiteurs. Il resta toute la matinée, rien qu'à l'écouter. Elle avait même chanté trois fois. Sa voix était cassée, ce qui donnait un charme incroyable et supplémentaire aux paroles, sans doute de sa composition puisque inconnues. Il avait décidé d'attendre qu'elle ait fini pour l'aborder. Quand elle rendit la guitare à son compagnon, elle ne répondit rien au « merci » qu'il prononça d'une voix rauque. Lui, il la suivit du regard, n'osant pas bouger. Il s'était promis de lui dire quelque chose mais l'effort lui semblait à présent insurmontable. Cependant, il dépassa sa peur, se mit à son niveau et marcha ainsi jusqu'à ce qu'elle fasse une pause devant un petit restaurant. Elle allait entrer mais il lui toucha l'épaule, tremblant. Elle se retourna vers lui, surprise.
_- « Ce... C'était pour vous dire... Tout à l'heure, je vous ai écoutée et...
_- - Si vous êtes producteur, manager ou quoi que ce soit, j'ai déjà tout ce qu'il faut, merci, au revoir. »
_- Il s'étonna du ton de sa voix : brisé et faible, sans pour autant être dénué d'agressivité.
_- « Pas du tout, pas... du tout. Je suis juste quelqu'un. Un homme comme un autre mais... Je vous vois, tous les matins et aujourd'hui je vous ai suivie...
_- - Un espion, alors ? »
_- Il devina que c'était une tentative d'humour, pourtant aucun des deux ne rit. Il ne pouvait penser à autre chose qu'à ses yeux. Il était totalement envoûté par son regard blessé. Elle le dévisageait sans aucune gêne. Il avait les cheveux châtains foncés, en bataille et quelques mèches se mettaient en travers de ses yeux couleur chocolat. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait pas pris la peine de regarder quelqu'un. Elle s'attarda sur son nez, qui lui sembla parfait, et droit. Il avait un petit plus, quelque chose qui lui donnait un charme indéfinissable mais elle n'aurait su expliquer quoi. C'était pourtant simple : du chagrin. Cette tristesse qu'il avait au fond du c½ur dès qu'il la voyait. Il se passa la main dans les cheveux, trempés et se sentit subitement ridicule.
_- « Shin Jun, murmura-t-il en lui tendant une main qu'elle serra doucement.
_- - Eleanor Haller.
_- - Je propose que l'on rentre, maintenant qu'on est trempés.
_- - Oh, un peu plus, un peu moins, on ne sent aucune différence.
_- - Vous jouiez sous protection, moi j'avais un parapluie...
_- - Et maintenant il est au dessus de nos têtes, tout va bien.
_- - Rentrons quand même, je vous invite à déjeuner. »
_- Ils eurent le même réflexe : savoir l'heure. Il regarda à son poignet et elle leva les yeux sur l'horloge de l'église, quelques mètres plus loin.
_- « Déjà midi ? s'étonnèrent-ils en c½ur. »
_- Elle ouvrit la porte de la restaurant et ils allèrent s'installer à une table, dans le coin fumeur.
_- « Je peux ? demanda Eleanor en sortant une cigarette de sa poche.
_- - A la condition que vous l'éteigniez avant de manger.
_- - Marché conclu. »
_- Il se força à supporter la fumée et l'odeur désagréable qui régnait dans la pièce. Le silence s'invita à leur table. Il parcourait distraitement la liste des plats, quand enfin il prit la parole.
_- « Vous ne regardez pas la carte ?
_- - Je suis une habituée, je n'aurai même pas à leur rappeler que je prends une salade et un café.
_- - C'est tout ?
_- - C'est tout.
_- - A tout hasard, végétarienne ?
_- - Fervente végétarienne. Vous savez qu'une vraie végétarienne ne devrait rien manger de ce qui provient d'un animal ? Ne faîtes pas cette tête-là, vous n'êtes pas le seul à croire ça. Si vous ouvrez un dictionnaire, vous verrez que j'ai raison. Je ne sais plus exactement quelle est la différence avec végétalien... Mais je vous garantis que j'ai raison.
_- - Donc vous ne mangez pas d'½uf, par exemple ?
_- - Si.
_- - Alors vous n'êtes pas une vraie...
_- - Exactement. Mais jamais je ne toucherai à un morceau de viande.
_- - Je n'en prendrai pas, exceptionnellement.
_- - Pour moi ? demanda-t-elle, étonnée.
_- - Eh bien... oui, répondit Jun timidement, gêné par le regard qu'elle posait sur lui.
_- - Dès qu'un serveur arrive, vous passez votre commande et vous leur dîtes que ce sera comme d'habitude pour Eleanor. Je reviens, expliqua-t-elle en écrasant sa cigarette. »
_- Il la vit se diriger vers les toilettes et durant son absence, un serveur vint effectivement lui demander s'ils avaient choisi. Il répéta d'abord mot pour mot les paroles de la jeune femme.
_- « Je n'ai pas fait mon choix, en fait. Vous me conseillez quoi, sans viande, s'il vous plait ?
_- - Je vois, sourit malicieusement le serveur. Plutôt que de prendre une salade, préférez un plat de pâtes ou une pizza.
_- - Une pizza aux quatre fromages, parfait.
_-- Je vous apporte tout ça dans une dizaine de minutes. »
_- Quand elle retourna s'asseoir, il jubila intérieurement. Elle s'était remaquillée, même si des traces de noir restaient visibles sur ses joues. Un rouge éclatant redessinait ses lèvres. Elle avait, en plus, remis ses cheveux en place.
_- « Je devrais peut-être aller me recoiffer moi aussi, songea Jun à haute voix.
_- - Vous êtes très bien comme ça, les cheveux collés au visage, glissa-t-elle en haussant les épaules. »
_- Ses joues prirent une teinte rosée et il se concentra sur les motifs au fond de son assiette. Mais il ne voulait pas qu'il y ait un nouveau vide dans la conversation, ce pourquoi il s'empressa de trouver un sujet.
_- « Tout à l'heure, vous avez dit que vous aviez tout ce qu'il faut. Mais... Comment ça ? questionna-t-il, avide d'en savoir plus sur elle.
_- - Je joue dans un groupe de punk rock. Normalement, on devrait sortir un disque à la fin de l'année. Je mets trop de temps à composer des textes, ajouta Eleanor, alors l'ambiance n'est pas toujours au top.
_- - Pourquoi faîtes-vous la... manche, alors ?
_- - En fait, l'homme pour qui je fais ça, c'est le père d'un... ami, on va dire. Il refuse de voir son fils mais il m'aime bien, donc il accepte mon aide. Bien sûr, il ne veut pas que je lui offre quoi que ce soit.
_- - Vous jouez de la guitare et l'argent lui revient ?
_- - C'est ça. C'est peu mais il peut au moins s'acheter des bières et de la pâté pour son chien.
_- - Mais... Vous êtes auteur, compositeur et interprète ?
_- - Ca a l'air de vous surprendre, mais ça n'a rien de surhumain. Je peux jouer de la batterie, de la basse, de la guitare électrique et bien sûr de la guitare classique.
_- - Rien que ça ? souffla Jun.
_- - J'adorerais jouer du piano. Mais ma mère trouvait que j'avais trop d'activités extrascolaires et après, quand je pouvais me payer des cours, eh bien... Je n'avais plus le temps. Et vous ?
_- - Oh, moi je sais jouer d'aucun instrument, répondit-il penaud. »
_- Elle ne put réprimer un éclat de rire en l'attendant. Et même s'il se sentit ridicule, il fut ravi. Ravi de constater qu'elle savait rire.
_- « Je voulais parler de vous, en général. D'où vous venez, ce que vous faîtes dans la vie, par exemple...
_- - Je suis né en Corée du Sud et quand j'ai eu 18 ans, je suis venu en France. Je rêvais de l'Europe, la grande et belle Europe... Je ne sais plus trop pourquoi j'ai choisi la France, peut-être pour ce qu'on en dit. Je ne m'étais pas vraiment attendu à tout ça, mais je me suis senti bien. J'ai eu énormément de chance : je ne parlais pas un mot de français, mais j'ai fait la rencontre d'une femme qui m'a pris en affection et qui, heureusement, parlait l'anglais tout aussi bien que moi. Elle avait un magasin de sacs, qu'elle gérait seule depuis la mort de son mari. Elle m'a proposé de l'aider en l'échange de quoi je pouvais vivre chez elle. Voilà mon histoire, mais je vous ennuie...
_- - Au risque de vous décevoir, pas le moins du monde. Elle vous a apprit le français alors ?
_- - C'était une femme extrêmement courageuse, mais pour ma part, j'étais un bon élève qui assimilait assez vite les nouvelles langues. Maintenant je vis seul, elle est décédée il y a plus de 3 ans et j'ai repris sa boutique...
_- - Je suppose que vous la voyiez un peu comme une deuxième mère, non ?
_- - Elle me voyait en tout cas comme un fils.
_- - Vous avez gardé le contact avec votre famille ?
_- - Je les appelle souvent mais je ne peux les voir qu'une fois par an. Ma mère reste inconsolable, même après tant d'années. Ca se passe comment avec vos parents ?
_- - Mon père travaille tellement qu'il n'a jamais le temps de me voir, mais si je lui en fais le reproche, il réplique automatiquement que je devrais lui être reconnaissante car grâce à lui, je n'ai pas besoin d'avoir un métier, je peux me payer des paquets de cigarettes, je peux jouer dans un groupe blablabla. Pour ce qui est de ma mère, elle est aussi froide que la glace et... Dès que quelque chose va mal, c'est de ma faute. Elle parle toujours de la vie qu'elle aurait eue si ma naissance n'avait pas tout gâché... Des choses comme ça, soupira Eleanor. Elle me détruit littéralement. J'évite le plus possible de dormir à la maison, mais je n'ai pas le droit de passer mes nuits au studio, alors je vais chez une copine. »
_- Le même serveur leur apporta leurs plats, interrompant le monologue que tenait la jeune fille et empêchant Jun de le commenter. Maintenant que tous les aspects avaient été abordés, il n'en restait plus que deux.
_- « Il y a combien de temps que vous êtes en France ? demanda-t-elle en mélangeant de la sauce allégée à sa salade.
_- - Habile façon de me demander mon âge, sourit-il. Il y a 7 longues années.
_- - Donc vous avez..., réfléchit-elle, 25 ans ! Je vais vous épargner de me poser cette question – parce qu'on ne demande jamais l'âge d'une femme. J'aurai 21 ans le mois prochain. »
_- Il avait eu peur qu'en apprenant à la connaître, elle ne correspondrait plus à l'image qu'il se faisait d'elle. Il la pensait seule, vraiment seule, mais elle avait des amis puisqu'elle faisait partie d'un groupe. Il la croyait pauvre, même si ses tenues prouvaient souvent le contraire, mais elle avait un père apparemment riche. Le seul point sur lequel il avait tout juste était une quelconque blessure : sa mère. Ce portrait lui plut tout de même. Son c½ur battait toujours aussi vite et il souhaitait à présent passer le plus de temps possible en sa compagnie. Il l'avait imaginée silencieuse, terrée dans sa douleur. Mais elle ne souffrait apparemment pas. Pour en être sûr, il lui restait une question à poser.
_- « Et... Côté c½ur ?
_- - J'étais justement en train de me demander si vous oseriez me poser la question. Mon c½ur, il a beaucoup souffert. Petite, j'étais une vraie boule. Alors, les insultes, j'en ai pris de partout. Puis, quand mon physique commençait à correspondre aux envies des adolescents, ils s'étaient mis à me faire des avances, que je refusais sans arrêt par vengeance de ce qu'ils m'avaient fait subir. Ils ont raconté des mensonges à mon sujet, et des rumeurs se sont répandues dans tout le collège. Ils se sont amusés à faire croire que je couchais avec des adultes... En fait, ils m'ont monté une véritable réputation. Puis ils se sont lassés et je suis tombée aux oubliettes. Je n'avais aucun ami. Enfin, si. J'avais la musique. Sans quoi je ne serais sans doute plus de ce monde... J'ai fait plusieurs tentatives de suicide et ça a vite dégénéré avec sa mère. J'ai aussi eu une période d'anorexie, quand je voulais à tout prix ressembler aux autres filles... Mais je m'en suis sortie seule. Toute seule.
_- - Pour résumer la chose, vous n'avez jamais eu de petit copain.
_- - Si, si. Ces derniers mois, j'ai accumulé les relations très courtes. Je ne sais pas si c'est ça qui me convient mais il m'est impossible de rester plus d'une semaine avec le même homme. »
_- Jun s'en voulut d'avoir pensé qu'elle était parfaite. Ils allaient sûrement passer la nuit ensemble, peut-être même deux, et ce serait fini. Mais lui, il voulait plus.
_- « Qu'en est-il pour vous ?
_- - Je n'ai jamais eu d'histoire sérieuse non plus. Enfin, je veux dire que je ne suis jamais tombé amoureux alors... Très peu de conquêtes à mon actif.
_- - On est des gens biens tous les deux, non ? Pourquoi on n'a pas eu droit à une belle romance, comme dans les livres ?! s'écria Eleanor tout en s'excitant sur une petite tomate qui ne se laissait pas attraper par sa fourchette.
_- - On est encore jeune pour se plaindre. Surtout vous.
_- - Vous croyez vraiment qu'on a toute notre vie pour ça ? Moi je sais qu'on n'est rien, ou alors vraiment pas grand chose ! Il faut profiter de chaque instant... On perd si facilement les gens qu'on aime ! »
_- Elle avait les larmes aux yeux et il aurait voulu lui en demander la raison, mais elle les essuya rageusement et recommença à manger. Il en conclut qu'il ferait mieux de se taire. Il sourit en constatant qu'une fois encore, elle avait saccagé son maquillage. Jun se contenta de la regarder d'un air tendre, espérant secrètement la percer à jour et comprendre d'où venait la torture qu'il lisait dans ses yeux. Ils ne dirent plus rien, même quand le jeune homme leur servit deux cafés. Le Coréen paya l'addition et ne savait plus quoi faire. Eleanor restait muette, les yeux inlassablement fixés sur ses ongles, dont elle grattait le vernis. Avant qu'il ne prenne la parole, elle se leva et marcha rapidement jusqu'à la porte. Décontenancé par son attitude, il la suivit tout de même. Dehors, il ne pleuvait plus mais le ciel était encore maussade. Il se mit au bord du trottoir et regarda en l'air. Il espérait qu'elle lui propose de venir avec elle, puisque Eleanor devait aller répéter avec son groupe. Elle était déjà loin quand il se décida à lui demander lui-même. Il courut jusqu'à elle et lui attrapa le bras.
_- « Pourquoi ? Pourquoi vous ne me remerciez même pas ? Pourquoi vous n'avez plus rien dit ? Pourqu...
_- - Je n'étais pas..., l'interrompit-elle, d'humeur à parler. Lâchez-moi maintenant, s'il vous paît. »
_- Il soupira bruyamment en la voyant s'éloigner à nouveau. Mais elle se retourna vers lui, avec un minuscule sourire.
_- « Eh bien, vous ne venez pas ? »
_- Ils arrivèrent ensemble devant une porte de garage taguée. Une fois à l'intérieur, il découvrit une pièce sombre, peinte en noire et munie de deux petites fenêtres sur le côté. Il n'y avait qu'un plafonnier qui diffusait une lumière pâle. Jun ne fut pas surpris d'y trouver un désordre ahurissant. Cette salle correspondait bien à Eleanor. Un grand canapé blanc se trouvait à côté de la batterie, et une jeune fille blonde était couchée dessus. Eleanor la secoua un peu et lui murmura quelque chose qu'il n'entendit pas. Elle s'étira lentement et se retourna de façon à voir Jun. Elle lui sourit poliment et bailla.
_- « Moi c'est Axelle. Je te le dis tout de suite, je suis belge. Toi, il faut que tu me dises, parce qu'entre les vietnamiens, les chinois... Enfin tu vois, je ne fais pas de différence.
_- - Coréen. Enchanté de faire votre connaissance. »
_- Il s'assit à ses côtés et regarda Eleanor saisir une guitare électrique puis s'approcher du micro, afin d'en régler la taille.
_- « Axelle, dépêche-toi s'il te plait. Appelle Adrian, occupe-toi des branchements et on s'y met. Comme ça Jun verra ce qu'on sait faire.
_- - Il sait comment on s'appelle ?
_- - Pourquoi tu me demandes ça à moi ? soupira-t-elle. Non il ne sait pas.
_- - Elle ne t'a pas dit ? demanda Axelle en se retournant vers lui. Ah ça c'est bien elle ! Attends, regarde-moi ça. »
_- Elle ouvrit son gilet, dévoilant un débardeur noir avec « WodaLs » écrit en rouge.
_- « Axelle, remballe ! Il est un peu trop décolleté et c'est un ancien model celui-là.
_- - Le nom du groupe n'a pas changé, alors ça n'a aucune importance, pesta cette dernière. Alors, t'en dis quoi toi ?
_- - Ca sonne bien, mais avec une signification, ce serait sûrement mieux.
_- - Ca ne veut rien di..., commença Eleanor.
_- - Mais si ! Je t'explique : c'est des lettres de Shadow, et le L c'est à cause de Rebel. Si on a mis un S à la fin, c'est simplement parce qu'on est trois. C'est Eli qui a trouvé ça !
_- - Axelle, va chercher Adrian ! »
_- Elle soupira, referma son gilet et adressa un clin d'½il complice à Jun. Tous deux étaient maintenant seuls dans la pièce et il ne cessait de l'observer du coin de l'½il.
_- « Elle n'est pas vraiment comme moi... Mais c'est une fille bien. On dirait un peu une gamine, et son visage enfantin n'arrange rien à la chose, mais elle a dans les 25 ans. Adrian, c'est son petit frère et notre batteur. Elle, c'est la basse et parfois le chant. Même si en général, c'est moi qui chante, récita Eleanor pour détendre l'atmosphère.
_- - Vous passez tous vos après-midi à répéter ?
_- - Il n'y a que ça qui me fait du bien, alors... Oui, on peut dire que oui. Je suis toujours fourrée ici de toute façon. »
_- Elle avait commencé à brancher des fils, impatiente. Le batteur arriva enfin et serra la main de Jun avant de s'installer à la batterie. Au bout d'une heure, le Coréen était complètement envoûté. Eleanor le surprenait toujours plus. Elle avait une telle prestance, elle qui passait d'ordinaire inaperçue. Il se délectait des paroles. Elle avait même écrit des chansons en anglais et une en allemand. Il ne l'avait pas imaginé si douée, si excitée et si... sexy. Axelle, le faisant sortir de sa rêverie, exécuta un saut avant d'hurler. Elle sourit puis posa sa basse sur le béton, sans prendre le soin de la ranger.
_- « Je vous abandonne, j'ai un rendez-vous galant, chantonna-t-elle entre ses dents.
_- - Et moi je rentre ; tu fermeras Eli. Bonne soirée vous deux. »
_- Ils se quittèrent rapidement et Eleanor vint rejoindre Jun sur le canapé. Elle respirait vite, sûrement épuisée par sa performance. Il la regarda, un sourire ému aux lèvres, et se risqua à passer une main dans les cheveux humides de la jeune fille. Elle posa sa tête contre son torse et l'entoura de ses bras minces. Puis elle allongea ses jambes et ils restèrent dans cette position durant quelques minutes. Jun libéra les cheveux de sa belle et s'amusa à les faire tourner entre ses doigts. Elle se releva avant de s'asseoir à califourchon sur ses genoux. Eleanor retira son immense sweat-shirt mais lui laissa le soin d'en faire de même pour son petit haut. Il posa alors fébrilement ses mains sur ses hanches et fit monter le tissu jusqu'à ce qu'elle passe la tête dans le col. Et ce fut à son tour d'enlever le pull et la chemise du jeune homme. Enfin, Jun glissa timidement une main dans son dos avant de dégrafer son soutien-gorge qui révéla une petite poitrine. Il déposa de doux baisers dans son cou, tout en collant son torse imberbe à ses seins. Elle plantait ses ongles courts dans ses épaules et se cambrait à chaque caresse. Il se hâta alors de lui ôter son pantalon tandis qu'elle ouvrait la fermeture éclaire de son jean. Leurs derniers sous-vêtements rejoignirent le reste des habits sur le sol, en vrac, au milieu des canettes, des feuilles de partition, des brouillons et des guitares. Il se coucha confortablement dans le canapé et se laissa faire. Dans un dernier mouvement, elle se plaqua à lui et gémit de plaisir en s'offrant un contact de bouches chaudes. Elle reposa sa tête sur la poitrine de Jun, qui continuait de lui caresser sensuellement les hanches. Elle entremêla ses jambes aux siennes et parvint à articuler, dans un murmure :
_- « Reste avec moi... Il y a un lit dans la pièce à côté. »
_- Elle s'endormit immédiatement. Il la porta jusqu'au lit, la recouvrit d'un drap blanc et se colla à elle. Jun mit plus de temps avant de trouver le sommeil. Il n'arrêtait pas de penser à cet instant magique qu'elle lui avait fait vivre, et à ses derniers mots : « Reste ». Elle l'avait tutoyé... Et pour Jun, cela voulait tout dire.
_- Il se réveilla en début de soirée et sa première pensée fut évidemment pour Eleanor. Un sourire naquit sur ses lèvres quand il sentit qu'elle avait posé sa main sur son bas-ventre. Jun songea ensuite au magasin ; il n'avait pas prévu qu'il partait pour la journée. Il appellerait Zoé, une vendeuse, quand il aurait le temps. Il attira Eleanor contre lui et déposa un baiser sur son front. Elle se mit à gesticuler dans ses bras. Elle avait les yeux ouverts, toujours décoré de noir. Elle était sublime, sublime dans cette pénombre, sublime dans ses bras, sublime contre lui, sublime dans ce lit. Pourtant, elle affichait un air contrarié.
_- « Plus jamais ça, hein. »
_- Jun la regarda d'une façon qu'elle ne lui connaissait pas encore, et ne trouva rien à répondre, blessé comme jamais. Depuis le début, il savait pertinemment qu'elle lui briserait le c½ur, mais il avait espéré qu'elle donnerait une chance à leur relation.
_- « Faire l'amour, lui susurra-t-elle au creux de l'oreille, quand tu veux. Mais sans musique, plus jamais. »
